Art martial japonais : ce que le mot budo recouvre

Un art martial japonais n’est pas forcément un sport, et un sport de combat japonais n’est pas forcément un art martial. La distinction paraît scolaire tant qu’on n’a pas essayé de la tenir sur un cas concret, et elle se dérobe dès qu’on s’y colle. Je m’y suis cassé les dents pendant deux ans avant de comprendre que le mot budo, qu’on traduit par « voie martiale », porte une partie de la confusion.

Bujutsu et budo : deux mots, deux projets

Le japonais distingue bujutsu (技, les techniques guerrières) et budo (道, la voie martiale). Le premier terme désigne un corpus de gestes conçus pour fonctionner sur un champ de bataille. Le second désigne une pratique codifiée dont la finalité déclarée est la formation de celui qui s’y astreint. La bascule historique du premier vers le second se joue surtout à partir de l’ère Meiji, quand le port du sabre disparaît et que les écoles doivent se réinventer autre chose qu’une utilité militaire.

Ce basculement n’a rien d’une rupture nette. Des écoles ont gardé leur nom en jutsu tout en adoptant une pédagogie de voie, d’autres ont pris le suffixe do sans beaucoup changer leur contenu technique. Quand je lis une présentation qui oppose proprement les deux familles, je me méfie : la réalité des lignées est plus désordonnée que les schémas.

Ce que recouvre l’expression art martial japonais aujourd’hui

Deux mains serrées sur la poignée tressée d'un sabre japonais

Dans l’usage courant en France, l’expression art martial japonais rassemble des disciplines que presque rien ne rapproche techniquement. Le judo travaille la saisie, le déséquilibre et le sol. Le karaté frappe à distance. L’aïkido s’organise autour de la saisie et du déplacement circulaire. Le kendo oppose deux pratiquants armés de shinai sous armure. L’iaïdo, lui, se pratique seul, sans adversaire, autour du dégainé et du rengainé d’une lame.

Le point commun n’est donc pas la technique. C’est une forme d’organisation : un vocabulaire japonais conservé, une progression par kata, une étiquette qui règle l’entrée et la sortie de l’espace de pratique, et un rapport codifié à l’enseignant. Retirez ces quatre éléments et il reste un sport de combat, ce qui n’a rien de dégradant mais n’est plus la même chose.

Le kata comme mode de transmission

C’est le point qui m’a demandé le plus de lectures. Un kata n’est pas une chorégraphie destinée à être rejouée en situation réelle. C’est un support de transmission qui condense un principe, souvent en exagérant une distance ou une amplitude pour que le principe reste lisible. Les séries fédérales de l’iaïdo, codifiées par la Zen Nihon Kendo Renmei, assument cette fonction pédagogique : elles ont été construites au vingtième siècle pour donner une base commune à des pratiquants venus d’écoles différentes.

Ce que j’en retiens, en lecteur et pas en pratiquant encadré, c’est que la question « ce geste marcherait-il en combat » est souvent mal posée. Elle suppose que le kata ait été conçu comme une recette. Les textes que j’ai consultés décrivent plutôt un exercice d’attention : une manière de rendre visible ce qui, dans un échange libre, passerait trop vite pour être corrigé.

L’étiquette n’est pas de la décoration

Le salut à l’entrée du dojo, la façon de porter une arme d’entraînement, l’ordre dans lequel on s’aligne : vu de l’extérieur, ça ressemble à du folklore. Vu de plus près, c’est un protocole de sécurité doublé d’un protocole social. Dans une salle où circulent des bokken et des shinai, savoir exactement où se trouve chaque arme et dans quel sens elle pointe n’a rien de symbolique.

Je l’ai compris le jour où j’ai posé mon bokken contre un mur, pointe vers le haut, dans mon propre salon. Il a glissé, est tombé sur un meuble, et j’ai récupéré une éraflure de quinze centimètres sur un plateau que j’aimais bien. Dans un dojo, la règle est de le poser à plat, tranchant vers soi. Ce n’est pas une tradition : c’est l’expérience accumulée de gens qui ont fait tomber des objets lourds avant moi.

Quatre repères pour situer une discipline

Quand je tombe sur une discipline que je ne connais pas, je me pose les mêmes questions dans le même ordre. Elles ne donnent pas de réponse définitive, mais elles évitent les contresens les plus grossiers.

  1. Y a-t-il une compétition officielle, et avec quel règlement ? La présence d’un championnat change la pratique en profondeur, parce qu’elle sélectionne ce qui se note.
  2. La progression passe-t-elle par des kata codifiés ou par de l’opposition libre ? Les deux coexistent souvent, mais rarement à parts égales.
  3. Quelle est la date réelle de codification ? Beaucoup de disciplines présentées comme anciennes ont été fixées entre 1880 et 1970.
  4. Qui délivre les grades, et selon quels critères publics ? Une fédération qui publie ses référentiels est plus facile à lire qu’une école qui ne publie rien.

Pour les disciplines de sabre, les séries codifiées et les règlements sont publiés par la Zen Nihon Kendo Renmei, la fédération japonaise qui en a la charge. Je m’en sers comme point de départ plutôt que comme parole d’évangile, mais au moins les documents sont datés.

Le reste de ce carnet creuse ces disciplines une par une, dans la rubrique sports de combat, et le matériel qui va avec dans équipement sportif.

Pourquoi la traduction française brouille les pistes

« Art martial » est une traduction tardive, forgée en Europe, qui met l’accent sur une dimension artistique absente du terme japonais. Budo dit « voie » et « guerre », pas « art ». Le glissement n’est pas neutre : il a installé en France l’idée d’une pratique esthétique et spirituelle là où les textes d’origine parlent surtout de discipline et de répétition. Quand un ouvrage français des années 1970 décrit une école comme « un art de vivre », je regarde maintenant si la formule vient de la source japonaise ou du traducteur.

Le même brouillage touche le vocabulaire technique. Un terme comme zanshin se traduit tantôt par « vigilance », tantôt par « esprit résiduel », tantôt par « attention continuée ». Les trois versions pointent vers la même chose, et aucune ne suffit seule. J’écris systématiquement le terme japonais à côté de la traduction que j’emploie, parce que c’est le seul moyen pour un lecteur de retrouver la notion ailleurs.

Il y a enfin le cas des disciplines non japonaises rangées sous la même étiquette. Le taekwondo est coréen, le kung-fu est un terme chinois générique, la capoeira est brésilienne. Les mettre dans le même sac que le judo n’aide personne, et pourtant les rayons de librairie le font constamment. Je garde l’expression art martial japonais pour ce qu’elle désigne : des disciplines nées au Japon, codifiées au Japon, avec un vocabulaire japonais.

Ce n’est pas une conclusion définitive : c’est là où j’en suis. Le mot budo m’intéresse surtout parce qu’il force à dire ce qu’on cherche en entrant dans une salle, et que la réponse n’est pas la même pour tout le monde.